Elections européennes – Le soulagement avant les grandes manœuvres

Les élections européennes du 26 mai 2019 étaient attendues comme un moment charnière de l’histoire politique du continent. D’une part en raison du contexte créé par le Brexit et la montée en puissance continue des diverses forces d’une droite nationaliste tentant paradoxalement de s’unir, qui menaçaient de paralyser le fonctionnement des institutions européennes; d’autre part en raison des premiers signes, malgré le rejet d’une circonscription transnationale par le Parlement européen, d’une réelle européanisation du scrutin, symbolisée entre autres par la lettre aux citoyens européens d’Emmanuel Macron ou encore par la récente réunion de « l’internationale des nationalistes » à Milan.

Quels premiers enseignements peut-on tirer du scrutin? Trois développements importants peuvent être mis en exergue.

Le premier est évidemment la participation en forte hausse à travers toute l’Europe, dont le niveau inégalé depuis des décennies suggère une appropriation croissante par les électeurs de la démocratie européenne – probablement portée par la prise de conscience de l’enjeu climatique.

Le deuxième est que les partis considérés comme pro-européens, étant donné les prédictions, ont plutôt bien résisté à la poussée de la droite nationaliste qui était attendue.

Les quatre grands groupes politiques pro-UE (PPE, S&D, ALDE et Verts) comptent ensemble 525 sièges sur 751 à l’heure actuelle, et d’après une première analyse des résultats, ils en conserveraient près de 500. De leur côté, les partis nationalistes, si l’on additionne les groupes (très hétérogènes) au sein desquels ils sont actuellement éparpillés – ECR (du PiS polonais), EFDD (du UKIP britannique) et ENF (du RN, de la Lega italienne, du FPÖ autrichien du PVV néerlandais) passeraient de 156 à un peu plus de 170 sièges. Autour de 185-190 si on ajoute les députés du Fidesz hongrois de Viktor Orbàn, lesquels siègent aujourd’hui avec le PPE. Il s’agit bien d’une hausse, mais une hausse limitée par rapport aux attentes les plus alarmistes, atteignant au grand maximum un total de 25% des sièges du Parlement, ce qui se situe clairement en dessous des 30-35% dont certains avaient fait leur objectif de campagne. Le groupe ENF – dans ses contours actuels, qui pourraient être amenés à changer – passerait de 37 à 57 sièges, principalement grâce à la Lega italienne. Les tentatives de réorganisation des forces eurosceptiques actuellement divisées en quatre groupes politiques distincts, avec l’objectif de créer une force plus unifiée et donc plus influente au sein du Parlement, devraient mener à d’importantes tractations politiques dans les prochaines semaines.

Le caractère relativement limité de la poussée des partis nationalistes se reflète dans les résultats des élections dans plusieurs pays. En Allemagne, l’AFD n’obtient « que » 10% des voix, en deçà de son score aux législatives de 2017. En France, le RN finit certes en première position mais d’une très courte tête (et une probable égalité en nombre de sièges avec la liste Renaissance) et enregistre un léger recul par rapport à son score de 2014, tant en pourcentage qu’en sièges obtenus. Surtout, le total des voix des partis anti-UE, que le RN a largement phagocyté, semble bien plus limité qu’au premier tour de l’élection présidentielle de 2017 – pas plus de 35% contre 50% à l’époque.

Des tendances similaires d’une droite nationaliste contenue se retrouvent dans d’autres pays : Pays-Bas, Espagne, Finlande, Danemark, Slovaquie etc. Les seules grandes percées du côté nationaliste / eurosceptique, du moins par rapport à la situation préexistante, sont à trouver en Italie (Lega), Belgique (Vlaams Belang), Suède (Démocrates de Suède) et au Royaume-Uni, avec le score fleuve du Brexit Party qui, dans le contexte très particulier du Brexit, devient la principale délégation nationale du nouveau Parlement européen.

Le troisième enseignement majeur du scrutin  est, enfin, celui d’une redistribution des sièges au sein du camp pro-européen, avec de fortes pertes pour les partis dits « traditionnels » que sont les conservateurs du PPE et les sociaux-démocrates du S&D, au bénéfice des libéraux et des Verts. Pour la première fois depuis des décennies, ce résultat met un terme au duopole majoritaire formé par PPE et S&D, lequel avait été formalisé par un accord de « grande coalition » en 2014. Ceci conduira nécessairement à la constitution d’une majorité élargie qui comprendra probablement les libéraux de l’ALDE mais également potentiellement les Verts.

Cette situation nouvelle aura des conséquences tant du point de vue  programmatique qu’institutionnel. Sur le plan programmatique, la poussée écologiste, reflétée dans le score des Verts mais également dans la tonalité générale de la campagne et les programmes de nombreux partis (cf. LREM), ne pourra être ignorée et sera très probablement la grande priorité de la prochaine législature.

Sur le plan institutionnel, les fortes pertes enregistrées par le PPE (moins 40 sièges environ) et le décalage vers la gauche de la majorité parlementaire (même si le PPE reste le premier groupe politique) devraient mettre à mal le verrou exercé par le parti et en particulier par la CDU/CSU allemande dans l’attribution des postes clés au sein du parlement européen, mais également de l’ensemble du système institutionnel de l’UE.

La première bataille sera bien évidemment celle de la présidence de la Commission et de la pérennité du système des « Spitzenkandidaten » inauguré en 2014. Selon une application stricte de ce principe, Manfred Weber, candidat du groupe le plus grand (PPE) qui reste essentiel à toute coalition majoritaire, devrait logiquement s’imposer. Mais la dynamique joue clairement contre lui, et les dernières déclarations des leaders européens dont Angela Merkel (laquelle a insisté sur l’importance des Spitzenkandidaten mais n’a pas revendiqué d’automaticité pour le groupe arrivé en tête) ont clairement ouvert la porte à des candidats alternatifs. Margrethe Vestager, seule candidate ayant acquis une vraie notoriété continentale dans le cadre de son rôle de Commissaire à la Concurrence (et ce faisant de ses décisions à l’encontre des GAFA), semble en position particulièrement favorable pour permettre l’émergence d’un compromis entre Parlement et Conseil européen et devenir, enfin, la première femme à la tête de la Commission.

D’un point de vue pro-européen, il s’agit là évidemment d’une interprétation optimiste des résultats de dimanche, et une lecture bien plus pessimiste est également possible. De l‘Italie à la France en passant par la Hongrie et la Pologne, les élections ont confirmé un ancrage profond de la droite nationaliste et eurosceptique à travers le contient, capable de prétendre ou de se maintenir au pouvoir dans plusieurs États majeurs.

Néanmoins, les droites nationalistes restent clairement minoritaires au sein du Parlement européen et leur capacité d’influence et de blocage, même si elle dépendra en partie des contours des futurs groupes politiques et donc de leur capacité à agir de manière unie, devrait rester limitée. Au vu des attentes les plus alarmistes qui avaient précédé les élections, le sentiment prédominant d’un point de vue pro-européen est celui d’un soulagement, voire même d’une vraie bonne nouvelle.