Elections européennes: la recomposition politique s’amplifie en France

Par Quentin Duthilleul, consultant à GPLUS

Comme en 2014, les élections européennes ont été remportées par le Rassemblement National. C’est à peu près le seul élément de continuité d’une élection européenne dont les conséquences sur la vie politique française risquent de se faire sentir longtemps. Le scrutin du 26 mai est en effet marqué par une profonde recomposition politique, qui semble d’autant plus structurelle que la participation a été forte – 50,12 % des inscrits se sont déplacés aux urnes, une première depuis 1994.

 Mais au-delà des chiffres, qui sont les vainqueurs et les perdants du 26 mai ? A l’issue de la semaine mouvementée qui a suivi les élections européennes, quelles conséquences voit-on se dessiner sur la vie politique française ?

La recomposition politique se confirme

Premier enseignement de ces élections, la recomposition politique initiée lors des élections présidentielles du printemps 2017 n’est pas un épiphénomène, Rassemblement National (RN) et La République en Marche (LREM) ayant à nouveau réuni près de 50 % des électeurs. Après le Parti Socialiste (PS) deux ans plus tôt, c’est maintenant au tour du deuxième pilier de la 5ème République, Les Républicains (LR), d’en faire les frais. De leurs côtés, les Verts (EELV), autrefois supplétifs du PS, s’imposent comme une force centrale à gauche.

Rassemblement national et Europe Ecologie Les Verts : les grands vainqueurs 

Avec 23,3 % des suffrages, la liste RN de Jordan Bardella arrive en tête de ces élections européennes et enverra la plus grosse délégation française au Parlement, soit 22 eurodéputés (23 après le Brexit). Pour Marine Le Pen, très investie dans la campagne, c’est une victoire : son parti remporte le duel qu’avait installé Emmanuel Macron et a su mobiliser son électorat. Une enquête Ifop réalisée deux jours avant les élections donne également à penser que le lepéniste est le principal bénéficiaire de la crise des Gilets Jaunes, 44 % de ces derniers y déclarant vouloir voter pour le RN aux élections européennes. Fragilisée par un débat catastrophique lors de l’entre-deux-tours de la dernière présidentielle, un temps contestée en interne, Marine Le Pen est donc parvenue à se remettre en selle.

Seul ombre au tableau pour le RN : le parti n’aura pas réussi à égaler son score des élections de 2014, lorsqu’il avait attiré 24,9 % des votants, et perd donc deux sièges au Parlement européen – il faut toutefois noter que le RN a attiré plus d’électeurs en 2019 qu’en 2014, en raison du plus fort taux de participation.

Les Verts, menés par le député européen Yannick Jadot, sont les autres grands gagnants de ces élections. Avec 13,5 % des suffrages (soit 12 sièges, 13 après le Brexit), ils ont attiré plus d’électeurs qu’en 2009, où ils avaient réalisé leur meilleur résultat historique, avec 16,3 % des voix, et ont déjoué tous les pronostics, qui les plaçaient sous la barre des 10 %. Plébiscité par les citoyens jeunes, urbains et membres des catégories socioprofessionnelles supérieures, EELV est parvenu à capter près de 15 % des électeurs d’Emmanuel Macron du 1er tour de la présidentielle de 2017.

Ce résultat fait du parti la principale force politique de gauche du pays et bénéficie grandement à son leader, Yannick Jadot, dont la cote de popularité a bondi de 20 points après les élections. Reste maintenant à voir si les Verts utiliseront leur nouveau statut pour constituer des alliances ou s’ils chercheront à imposer leur hégémonie à gauche. Les déclarations récentes de ses cadres font plutôt pencher la balance vers la deuxième option, avec tous les risques qu’elle comporte.

Le parti présidentiel fait de la résistance

Pour LREM, ces élections sont une défaite symbolique mais une victoire stratégique. Avec 22,4% des suffrages (soit 21 sièges, 23 après le Brexit), la liste « Renaissance » de Nathalie Loiseau arrive derrière le RN. Mais l’écart entre les deux forces politiques est si faible que LREM et RN auront le même nombre de députés européens après le Brexit. Cette bonne résistance du parti présidentiel, qui conserve un socle électoral solide, rassure également ceux dans la majorité qui craignaient un vote sanction, suite aux crises successives qu’ont été l’affaire Benalla, la démission de Nicolas Hulot et le mouvement des Gilets Jaunes. Cela devrait donner à LREM les moyens d’aborder les élections municipales de 2020 renforcée et au gouvernement de poursuivre sa politique sans virage majeur.

Si amendement de la politique gouvernementale il y a, il devrait se faire sur le terrain de l’écologie. Les bonnes performances d’EELV aux élections européennes, particulièrement auprès de l’électorat d’Emmanuel Macron, donne en effet du grain à moudre à ceux dans la majorité qui plaident pour une politique environnementale plus ambitieuse. En déplacement à Bruxelles mardi 28 mai pour les premières négociations post-élections, le chef de l’Etat a lui-même expliqué que la réponse à l’urgence climatique était « un message très fort en France et partout en Europe. » Dès dimanche, le premier ministre Edouard Philippe avait déclaré avoir « reçu le message de nombreux français sur l’urgence écologique. » On peut donc raisonnablement penser que le gouvernement cherchera à donner des gages en la matière à ses électeurs lors de « l’acte II » du quinquennat, dont Edouard Philippe présentera les grandes lignes lors d’un discours de politique générale à l’Assemblée nationale, le 12 juin.

Le Parti Socialiste obtient un sursis

Le PS a également passé une meilleure soirée qu’anticipée. Avec seulement 6,2 % des suffrages en faveur de la liste menée par Raphaël Glucksmann (soit 5 sièges, 6 après le Brexit), le parti a certes enregistré sa pire performance lors d’une élection européenne, mais a réussi à envoyer des députés à Bruxelles, ce qui n’était pas acquis. Les Socialistes peuvent aussi se réjouir du fait qu’ils n’ont pas été dépassés par d’autres forces politiques sur leur gauche, ce qui leur permet d’espérer jouer un rôle dans le remaniement politique en cours.

Profonde désillusion pour Les Républicains et la France Insoumise

Ces élections européennes sont une défaite pour La France Insoumise (LFI), qui, forte de ses résultats aux dernières présidentielles, espérait voir son hégémonie consacrée à gauche et ses principaux rivaux disparaitre à son profit. Il n’en fut rien : avec seulement 6,3 % des voix – à peine plus que le PS – la liste menée par Manon Aubry n’enverra que 6 députés au Parlement européen. LFI va donc devoir réduire ses ambitions et juguler les divisions internes que l’échec des élections européennes n’a pas manqué de rallumer.

Mais plus que LFI, c’est la liste LR de François-Xavier Bellamy qui apparait comme la grande perdante de ces élections européennes 2019. Les sondages donnaient aux Républicains de 12 à 14 % des voix, mais le parti n’en a finalement obtenu que 8,5 % (8 sièges). C’est le pire score du parti gaulliste à une élection européenne. Une part importante de son électorat traditionnel a voté soit pour LREM (22,7 % de l’électorat de François Fillon), soit pour le RN (17 % de l’électorat de François Fillon). Ce recul est encore plus important si on le compare au résultat des dernières élections européennes, au cours desquelles LR avait obtenu 20,8 % des voix. Ces élections européennes posent donc la question de l’avenir de la formation politique : trouvera-t-elle son salut dans la défense des catégories professionnelles « de droite » laissées de côté par Emmanuel Macron, ou se résoudra-t-elle à une union des droites, appelée de ses vœux par Marine Le Pen et Marion Maréchal ?

Les répliques de ce séisme politique n’ont en tout cas pas tardé à se faire sentir : plusieurs élus locaux issus de municipalités où LREM est arrivé en tête ont annoncé quitter Les Républicains, et une vingtaine de députés menace de créer leur propre groupe à l’Assemblée nationale. Acculé, et appelé à démissionner par ses rivaux comme par des poids lourds du parti, Laurent Wauquiez a bouclé cette semaine politique mouvementée en annonçant quitter la présidence des Républicains, dimanche 2 juin. L’aube d’une nouvelle guerre des chefs chez LR ?